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Bérénice

Roméo Castellucci

Ne me regardez pas !

Ce spectacle a déjà recueilli la foudre des critiques. Et il faut dire que tout au long de la représentation, les gens quittent la salle. Mais en fait on ne comprend pas bien pourquoi. Quand on va voir un Castellucci, j’ose espérer que c’est en connaissance de cause, qu’on se renseigne un peu avant d’acheter sa place. Et que donc l’on ne s’attend pas et ne souhaite même pas voir le plan plan patrimonial de la Comédie Française. Sinon bien évidemment qu’on court droit à la déception. Surtout si le seul texte de Racine nous intéresse, dans sa dimension non pas théâtrale, mais celle sans saveur, sans aspérité des cours de français mal dispensés.

Ici la transgression forcément attendue est non seulement à propos mais aussi jubilatoire offrant une liberté à un texte si littéraire qu’il en est corseté. Et bien entendu que le texte résiste. Et au delà de la tragédie, il y a l’humour, si on est capable de second degré. Si comme moi, vous avez entendu ce texte mille fois, si vous l’avez étudié, il fait partie de votre culture, vous n’avez plus besoin de l’entendre tel quel, prétendument fidèle. Vous avez besoin d’un remix. De voir combien notre culture blanche sent la naphtaline. Combien on peut s’en moquer. Elle demeure de toutes les façons. Servant à maintenir des classes, des élites.

Il y a assez de propositions artistiques pour qu’on puisse choisir celle qui nous convient. Si on a envie d’entendre le verbe racinien, il y a des mises en scène pour cela. Et si on a envie de bousculer un peu le monument, eh bien il y a aussi des propositions. Pourquoi vouloir qu’il n’y ait qu’une manière de faire ?

Alors oui, il y a bien une machine à laver qui apparaît sur scène mais elle arrive après le mot “entretien” et on lave notre linge sale en famille.

Titus s’incarne dans un radiateur, sûrement parce que Berenice a besoin de chaleur, le patrimoine est si froid, gelé, figé. Et comme toujours avec Castellucci : au spectateur de faire la moitié du travail, en bon disciple de Eco il laisse l’œuvre ouverte. C’est compliqué pour ceux qui ne sont habitués qu’à consommer des produits culturels. Mais c’est profondément humaniste finalement de se dire que chacun est légitime pour produire l’œuvre.

Et puis Castellucci a toujours été le chantre d’un théâtre rituel en bon fils d’Artaud, pas d’un théâtre de divertissement, ni d’un théâtre dogmatique-politique édifiant.

Alors la vraie question : est-ce un bon Castellucci du temps où il était encore un peu confidentiel ? Alors on est loin de l’Orestie, on est loin de Jules César, on est loin de Genesi. Enfin pas si loin. Il y a tous les gimmicks : les machines, le tulle en guise d’écran, les lettres sur les murs. Ce Castellucci là reste à mon sens salvateur avec son originalité très plastique. Quant à Isabelle Huppert, eh bien elle prend des risques dans cette mise en scène. Elles ne sont pas si nombreuses à oser justement braquer le public. D’autant que le public du cinéma sera encore moins capable d’encaisser ce qui ici est demandé. Elle ose donc. Et elle semble s’amuser. En tout cas moi, je me suis amusé. Et c’était bien.

Thomas Adam-Garnung

vu à :
Théâtre de la Ville, Paris
photographie :
Alex Majoli