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Ix : variations

Marcos Caramés-Blanco et Sacha Starck

Baby, One More Life !

Une fois n’est pas coutume, commençons par la fin : ma voisine, au premier rang, en pleurs au moment des saluts. Grosse émotion, belle émotion. Il y en a des spectacles qui courent après l’émotion et n’en produisent aucune. Celui-là performe. Et pourtant, il ne paie pas de mine. C’est un seul-en-scène. Encore un. L’économie du spectacle vivant en est là. Mais ce serait injuste d’y voir ici un renoncement. Car pour l’ambition de ce spectacle, le seul-en-scène est tout à fait justifié. Pertinent. Il a tout son sens : un corps seul pour faire entendre toutes les voix qui prétendent définir un enfant avant qu’il puisse enfin faire entendre la sienne.

Et donc Ix : variations, c’est un spectacle sur l’enfance d’une personne intersexe, mais pas que. Sur les enfances queer, mais pas que. Sur l’enfance. Celle que certains prétendent protéger des queers, comme si les enfants queer n’existaient pas. Un spectacle chronologique qui commence par un accouchement. À vos risques et périls au premier rang. On vous aura prévenus. Et dès le début, il faut attribuer un sexe à l’enfant, le mettre dans une case. Quand bien même lui n’a pas conscience de ces cases. Il n’a rien demandé, l’enfant, alors on va forcer les choses, user de molécules, de vêtements, de pratiques, d’activités… Tout, dans le monde des adultes, assigne, quand l’enfant, lui, exprime des affinités qui ne disent rien de son genre.

Le spectacle évoque cette enfance à la manière d’une compilation : une chanson, un moment. Dix-sept morceaux, de quelques minutes chacun, comme un album pop. Et il y a trois faces. Une première où les autres parlent de l’enfant, parents, médecins, camarades, et l’interrompent quand il essaie de répondre. Une deuxième où l’enfant parle dans l’intimité de sa chambre. Une troisième où l’enfant se sauve (il fuit parce qu’il n’avait pas d’autre choix, ce n’est pas une fugue). C’est alors seulement que sa parole devient publique, politique. Des séquences pop, un peu frénétiques, dansantes on pourrait dire, échevelées certainement. Ça fuse, ça virevolte. Tous les registres de langue sont convoqués : les accents, la parole médicale, la parole des réseaux, la parole qui s’écrit, l’archive, la voix dans la tête… Toutes les paroles. Car l’enfance intersexe se reconstitue aussi à partir de traces, de carnets de santé, de lettres médicales, de souvenirs parfois effacés. Même les mots projetés se raturent. C’est toute une vie qu’il faut arracher au récit des autres.

Démonstration d’une écriture, d’une capacité à écrire pour aujourd’hui et pour le plateau, pour les acteurs surtout. Car, quand on est seul en scène, quel cadeau de pouvoir jongler avec tous les registres possibles ! Sacha Starck fait surgir une foule. On passe du drag au Rocky Horror Picture Show en passant par Poudlard, Britney Spears, l’équipe de rugby de Tarbes… C’est virevoltant, foisonnant. C’est queer on vous dit. Étrange et inclassable. Presque neurodivergent si l’on voulait faire ici un effet de style. C’est surtout totalement maîtrisé et en adéquation avec le propos. Aucune gratuité de la forme ici. Pour parler d’une enfance queer, on produit un texte queer. Et c’est pour ça que cela touche juste, que ma voisine peine à demander un mouchoir. Touchant mais sans pathos. Terriblement drôle même par moments. À hauteur d’enfant sans fétichisation. Le texte touche parce qu’il atteint en chacun de nous l’enfant que nous avons pu être, libre des jugements péremptoires des adultes.

Grande réussite donc, tant les risques étaient immenses. Aussi il y a cette rencontre entre un interprète et un auteur, sans metteur en scène extérieur. Une véritable horizontalité. Une certaine spontanéité. On n’a pas tant besoin que ça de ces gens qui dirigent au théâtre. Il faut aujourd’hui trouver d’autres manières de faire et c’est exactement ce que font Marcos Caramés-Blanco et Sacha Starck avec brio pour raconter une vie. Ou plutôt deux. Il y a celle que les autres ont écrite pour Ix, celle qu’on lui a imposée. Une vie qui a bel et bien existé, avec ses souvenirs, ses souffrances, ses joies aussi. Mais une vie qu’il faut quitter pour pouvoir enfin vivre la sienne. On pense à ce deadname dont certaines personnes trans se défont, comme pour signifier la mort d’une identité qu’elles ne veulent plus porter. Alors quand l’ange retrouve ses ailes, le spectacle se termine. Une vie vient de mourir. Une autre commence. Et voilà peut-être pourquoi ma voisine pleurait. Des larmes de deuil et des larmes de joie. Car on pleure les morts. Mais on pleure aussi les naissances.

Thomas Adam-Garnung

vu à :
Théâtre de la Bastille, Paris
photographie :
SD Pix