
l'apocalypse
Louis Bonard

Apocalypse now, mais avec polystyrène
Ah, le jeune Louis Bonard. Qu’on a encore assez peu vu en France, et qui débarque pourtant avec une tétralogie. Rien que ça. Quatre épisodes à partir de L’Apocalypse de Jean. Quatre heures de spectacle environ. Que j’ai vues. En entier. Quel dévouement. Quelle abnégation que le travail du critique. Le vrai. Pas celui qui va à la Comédie-Française voir du patrimoine bien réchauffé. Non, celui qui s’évertue à aller voir du théâtre contemporain, vraiment contemporain, avec du polystyrène, du piano, du diable, des trompettes de jugement dernier et de l’espérance.
Je vais l’avouer tout de suite : mon dévouement n’a pas été un sacrifice. J’ai plutôt eu le sentiment de plonger, de plus en plus joyeusement, dans l’univers d’un génie. Rien de moins. Louis Bonard sait tout faire. Il écrit. Il met en scène. Il joue. Il fait des tours de magie. Il joue du piano comme le bon prodige qu’il est. Il chante. Il prêche, sermonne, harangue, conte surtout. Il m’a fait rire, il m’a fait peur, il m’a fait réfléchir, et il a fini par provoquer chez moi de vraies émotions. Tout ça seul. Enfin, petit twist, spoiler alert : il débarque avec son petit groupe vocal à la toute fin, et ça c’est trop chouette.
Tout cela se passe dans un décor à la Escher, en polystyrène, en forme d’église ou de maquette sacrée construite par un enfant surdoué et légèrement inquiétant. La pièce convoque évidemment le religieux, mais elle ne s’agenouille pas devant lui. Elle le tord, le bricole, le fait chanter, le fait péter, le fait rire. Car c’est aussi un spectacle où un cul peut annoncer la bonne parole. Et cela manquait probablement à l’exégèse contemporaine.
Le travail est énorme, pointu, maîtrisé. Parfois, le rythme se discute, oui. Mais on est là pour plus de quatre heures, alors autant prendre ses libertés. Et puis ce seul-en-scène est participatif : tout le monde en a pour son grade. Dans une petite jauge comme celle du Centre Culturel Suisse, c’est périlleux. On se sent exposé, traqué, presque appelé par Dieu à répondre de ses péchés. Mais rien n’arrête les facéties du jeune Louis.
Ce qui impressionne surtout, c’est l’humanisme féroce du spectacle, sa générosité presque insolente. Bonard vient nous annoncer la venue d’un monde meilleur. Et il y croit. C’est même un peu suspect, aujourd’hui, quelqu’un qui croit encore à un monde meilleur. On a envie de le prévenir : Louis, tu as regardé dehors récemment ? Mais précisément, il insiste. Il tente de nous transmettre cet espoir, non pas avec des bons sentiments, mais avec toute la vieille machinerie du théâtre : artifices, récits, chansons, faux miracles, vrais ratages, apparitions, cabotinage.
Le sommet, c’est sans doute la partie sur le triomphe du diable. Là, chef-d’œuvre. Bonard manifeste sur scène la victoire du malin. Il cabotine, convoque le cabaret, pousse le stand-up jusqu’à son point d’incandescence. Il nous invite à prendre nos téléphones pour manifester notre ennui. Il joue du piano couché, façon Charlie Oleg possédé, et chante du Céline Dion période Goldman : l’horreur totale, l’enfer sur terre. Et on adore. Ça vire au spectacle de pétomane métaphysique, lui en Méphistophélès en justaucorps, nous asservissant avec une jubilation parfaitement coupable.
Et puis la fin arrive : la Jérusalem céleste, derrière un écran de tulle à la Castellucci, spéciale dédicace à La Divine Comédie. Un oratorio performé par des Hobbits, qui pourrait virer à La Soupe aux choux, puisque nous sommes bien dans un spectacle eschatologique, donc forcément scatologique par moments. C’est brillant, fumeux, potache, précis, profondément théâtral.
Les quatre heures passent toutes seules, et l’on voudrait plus de spectacles comme celui-là. Des spectacles où l’on apprend qu’Apocalypse ne signifie pas seulement catastrophe mais révélation, que ressusciter et se lever peuvent presque devenir le même geste, que le monde meilleur promis n’est peut-être pas pour demain mais pour chaque matin. Encore faut-il se lever pour lui.
Merci, donc, pour cette ode à l’espoir, Louis Bonard.


