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Je me souviens de la terre

Myriam Marzouki

trop bien penser le monde

entretien avec Myriam Marzouki
par Thomas Adam-Garnung

Il y a dans Je me souviens de la terre quelque chose de presque trop parfait. Myriam Marzouki semble vouloir tout convoquer : la fiction, le théâtre documentaire, la poésie, la philosophie, le chœur, le chant, la danse, l’image. Une table devient radeau sur un lit de fumée, les corps composent de très beaux tableaux, les ralentis installent leur gravité, les témoignages surgissent, les questions politiques s’énoncent. Tout est là. Peut-être trop.

Car le spectacle donne parfois le sentiment de cocher consciencieusement les cases du théâtre contemporain engagé. Il dénonce l’accaparement des ressources, les violences policières, rappelle que la terre est notre bien commun. Difficile évidemment de ne pas être d’accord. Mais précisément : où est la contradiction ? Où est l’endroit où le théâtre pourrait mettre cette pensée en danger plutôt que simplement la rendre belle ?

La langue elle-même porte ce paradoxe. Très écrite, parfois presque universitaire, elle multiplie les questions, comme « Que devient la démocratie quand elle confond ses citoyens et ses ennemis ? », ou les formules aphoristiques. On entend parfois moins des personnages que l’introduction parfaitement construite d’une dissertation de philosophie. Le contraste avec les témoignages de terrain est saisissant, mais pas toujours fécond.

Et pourtant quelque chose trouble. Ces personnages aux prénoms très socialement marqués découvrent la violence d’État lorsqu’elle s’abat sur eux. Ils s’étonnent presque qu’on puisse les frapper alors qu’ils défendent le bien commun. Cette naïveté militante aurait pu ouvrir un gouffre : rappeler que d’autres corps connaissent depuis longtemps une violence policière qui ne commence pas à Sainte-Soline. La distribution elle-même semble appeler cette lecture. Le spectacle l’effleure sans véritablement s’y engouffrer.

Il reste alors de très belles images, une grande maîtrise du plateau, une construction parfois opératique. Mais les temps de parole, de chant, de mouvement et d’image se succèdent plus qu’ils ne se contaminent. Le spectacle avance par blocs, avec une lisibilité telle qu’il laisse parfois peu de chemin au spectateur.

La dernière question, « Qu’est-ce que tu veux dire, toi ? », pourrait résumer cette difficulté. Comme si, après avoir beaucoup parlé, beaucoup expliqué, beaucoup montré, le spectacle nous rendait enfin la parole.

On aurait simplement aimé qu’il nous la laisse un peu plus tôt.

Thomas Adam-Garnung



vu à :
Théâtre de la Concorde, Paris
photographie :
Christophe Raynaud de Lage