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Ce soir j’ai de la fièvre et toi tu meurs de froid

Julien Lewkovicz

encore des mots

Attention bijou. Ce soir j’ai de la fièvre et toi tu meurs de froid de Julien Lewkowicz est de ces spectacles qui paraissent modestes et qui, mine de rien, accomplissent beaucoup. Un théâtre documentaire d’une grande finesse, très écrit, très monté, qui parvient à faire remonter non seulement une époque, mais sa température morale, sa nervosité, sa part de risque.

Le point de départ : la dernière émission de Lune de fiel sur Radio FG en 1989. Des auditeurs appellent pour parler sans filtre de leur sexualité, de leur intimité, de leurs pratiques. C’est cru, c’est drôle, souvent très touchant. Mais derrière cette liberté de façade, cette désinvolture, cette provoc parfois un peu potache, il y a l’ombre portée d’une pandémie qui, elle, ne laissait aucune chance. Le sida n’est pas ici un sujet plaqué. Il est le climat même de la pièce. Sa basse continue. Ce qui rôde derrière chaque éclat de rire.

La grande intelligence de Lewkowicz est de ne jamais surplomber son matériau. Il ne corrige pas ces voix. Il ne les anoblit pas. Il ne les transforme pas en archives pieuses. Il les laisse dans leur ambiguïté, leur drôlerie, leur trivialité. Et cette vulgarité a ici quelque chose de très noble. Elle rappelle celle dont parle Mishima dans Confessions d’un masque : non pas une bassesse, mais une liberté propre à ceux qui vivent à la marge, à ceux qui n’ont pas le luxe de la bienséance, à ceux qui inventent dans la langue une manière de tenir debout.

Ce qui frappe surtout aujourd’hui, c’est la liberté de parole de cette époque. Comme si nous avions perdu cela. Peut-être parce qu’il s’agit encore d’un moment sans écrans, ou avant leur règne sans partage. Les choses ne se montraient pas. Elles devaient se dire. Et elles devaient se dire d’autant plus que l’acte était dangereux, risqué, mortel. On ne se souvient pas assez de ce que fut cette pandémie comme expérience vécue. Non pas seulement une catastrophe sanitaire, mais une manière d’habiter le désir sous menace. Il fallait pouvoir exhiber son intimité quand, autour, on crevait en silence.

La forme est très habile. Les monologues de fiction écrits par Julien Lewkowicz se mêlent aux archives sonores, qui passent en voix off puis repassent sur les voix des comédiens. Cela se superpose, se chevauche, se contamine si l’on ose dire. Le montage est d’une grande précision. On retrouve sur scène l’adrénaline d’un studio de radio, celle du direct sans filet, quand une parole part avant d’être tout à fait pensée et peut soudain déborder. Le spectacle ne reconstitue pas un studio : il en retrouve la tension.

Quelques signes suffisent alors à faire monde. On fume beaucoup au plateau, de vraies cigarettes. Le danger est déjà là, signifié et incarné. Dans l’air, dans la toux, dans les corps. Et cette toux renvoie évidemment à une autre menace. La playlist, elle, fait revenir les années 1980 sans les empailler : leur séduction un peu désuète, leur gaieté déjà fêlée.

Il faut saluer aussi l’absence de militantisme au sens étroit. La pièce rappelle les luttes, bien sûr, mais elle ne se laisse jamais enfermer dans le théâtre édifiant de la bonne cause. Elle travaille plutôt le souvenir, l’émotion, la persistance des voix. C’est en cela qu’elle touche juste. Elle ne donne pas une leçon sur le sida. Elle nous remet, avec beaucoup d’intelligence et de délicatesse, au contact d’un moment où parler était encore une façon de lutter contre l’effacement.

Rarement un spectacle aura si bien fait entendre qu’une pandémie peut aussi mourir dans l’oubli. Ici, heureusement, cela parle encore. Et cela parle très bien.

Thomas Adam-Garnung

vu à :
Théâtre Paris Villette
photographie :
Marie Charbonnier