Ballroom Online

Skid

Damien Jalet

Renversant.

Nous voilà dieux contemplant la création.

Par Charles A. Catherine


C’est qu’en inclinant son plateau de 34° vers l’avant, Damien Jalet nous place comme au dessus du propos : la danse y est aussi lisible les danseurs debout qu’allongés. Sauf qu’ils ne peuvent parfaitement tenir dans aucune de ces positions : ils tomberaient, ou glissent. Le public placé dans cet au-dessus trompeur contemple ces créatures contraintes au mouvement, qui cherchent à s’adapter à cet environnement nouveau. L’appréhender, d’abord, dans sa pente glissante inévitable, seul, plaqué au sol, puis à plusieurs, assez pour peu à peu s’appuyer les uns sur les autres, s’élever, passer à l’appropriation de l’espace. Pas à pas s’y mouvoir, contrer la chute, prendre le dessus, se contorsionnant à contre-pente, empoignant leur destin : les humains progressant sous nos yeux, presque sous nos encouragements. Dans un tableau soudain martial, le groupe constitué, maître de son pays, exécute ses rituels, tous de tours et de sauts, de placements géométriques, de lignes fortes. Dans un ultime tableau, l’humain retourne dans sa poche originelle régénérante dont il ressort comme sublimé, dans une nudité naturelle, débarrassée des artifices. Individus, sociétés, rites, performance, art et mutation : l’histoire de cette humanité comme un résumé de la nôtre… celle des débuts, ou la prochaine, après la catastrophe ?

Décor immense et épuré, lumières simples comme le jour qui passe incessamment, musiques vibrantes ou tribales : l’écrin pour la danse est racé, efficace, percutant. La GöteborgsOperans Danskompani réunit des danseurs aguerris au métier tourné vers l’aventure, le dépassement. Leur danse organique émane de corps à la souplesse fluide, à l’énergie fascinante, à l’aura magnétique. Une compagnie – et non un ballet – faite pour incarner l’écriture théâtrale de Jalet, rompu au plaisir chorégraphique de groupe et aimant les incarnations habitées, entre animalité et contrôle. Skid relève autant de la science fiction que de ces pièces d’éternité qui marquent la mémoire avec un calme réjouissant.


Tout (re)découvrir de Jalet : damienjalet.com

vu à :
Théâtre Auditorium de Poitiers.
photographies :
Guillaume Héraud
Arthur Péquin