
Lounge
Marga Alfeirão

tout ça pour un peu de salive
Bon alors il faut le dire tout de suite, je ne suis vraiment pas le cœur de cible de ce spectacle. Bon alors ok, oui, en tant que critique je dois pouvoir faire la part des choses, rester bienveillant lorsqu’il ne s’agit pas d’une pointure, d’un de ces artistes patentés qui ont pignon sur rue et qui vraiment n’ont que faire de la critique : quoi qu’il arrive il y aura toujours des gens pour aller les voir. Avec Marga Alfeirão, nous ne sommes pas dans ce cas-là, presque personne ne la connaît ici à Paris, quand bien même elle est programmée dans le cadre du Festival d’Automne à Paris et au 104, excusez du peu. Belle opportunité. Un choix audacieux pourrait-on dire. Car nous sommes nombreux à ne pas être le cœur de cible. Et pourquoi pas ? En ces temps où nos désirs sont comblés de façon algorithmique, rencontrer ce qui nous est éloigné, ce qui nous est étranger, c’est plutôt une chance. Alors allons-y. À l’étranger ! Et avec la plus grande candeur s’il vous plaît.
Je ne savais pas ce que j’allais voir. Je le confesse. Je n’aime pas vraiment lire les programmes avant les spectacles. Pas du tout la peur d’être spoilé. Juste l’envie de vouloir imaginer ce que je peux avoir envie d’imaginer.
Alors ça commence dans un brouillard londonien, purée de pois, Jack l’Éventreur en embuscade, si bien que l’ouvreur nous dit explicitement « restez au premier rang, vous verrez mieux ». Il s’agit donc de voir. D’être voyeur. Ok. C’est ok. Et en même temps on se dit que tout cela commence comme une entreprise de sabotage. Entrée du public en visibilité réduite donc et sur fond d’une Liberian Girl de Michael Jackson dont il ne reste plus que les premiers mots en swahili qui ne cessent donc de dire I love you et des râles ou soupirs suggestifs. Mmh, depuis quand Michael Jackson n’est plus canceled ? Étrange. Nous y voilà à la rencontre de l’étranger.
Il y a là deux corps que l’on discerne péniblement, emboîtés, deux femmes. Marga Alfeirão et Mariana Benenge. L’accoutrement est étrange. Sur des combinaisons on a superposé les sous-vêtements. Voilà qui est original. Et puis ça y est, ça commence. Mais au ralenti. Pas trop vite. Dans une lumière bleue tamisée. Rouge ça aurait été trop évident. Ralenti, slow motion, c’est peut-être ça qui donne le titre de la pièce. Effet lounge. C’est le week-end et on est en pilou-pilou et on se roule dessus, doucement, très doucement. Lentement quoi. Et puis les poses deviennent plus suggestives. Plus langoureuses, plus sensuelles. Mais non parce que les visages restent impavides. Le poker face de la danse contemporaine. C’est un peu comme si on vivait une dissociation sous kétamine. Elon Musk, air du temps.
La musique est vraiment difficile. Une sorte de dub assourdi sans finesse. Le retour du trip-hop est bien là, digéré par ceux qui ne l’ont pas vécu. Cette lenteur a pourtant sa généalogie. Marga Alfeirão, chorégraphe portugaise installée à Berlin, puise dans les danses des diasporas africaines de Lisbonne et notamment dans la tarraxinha angolaise, danse de proximité, de tensions infimes, où presque rien ne bouge et pourtant tout circule. Les microgestes auxquels on assiste rendent compte d’une certaine technicité, d’une grande maîtrise, c’est bluffant, enfin au début parce que bon, à la longue, ça lasse. C’est un peu le problème avec la lascivité qui jamais ne conclut. On finit par attendre que quelque chose arrive, non pas nécessairement un événement, mais une rupture, une surprise, un trouble. Quelque chose qui fasse que cette lenteur ne soit pas seulement lente. Car la lenteur n’est pas un problème en soi. Elle peut être vertigineuse, bouleversante, même insupportable. Encore faut-il qu’elle nous fasse éprouver autre chose que sa propre durée. Le dossier de presse parle d’ailleurs du repos comme d’une affirmation active de la féminité. Pourquoi pas ? Mais encore faudrait-il que ce repos produise autre chose que l’attente de sa propre fin.
Mais c’est parce que le spectacle n’essaie jamais de séduire : les corps sont comprimés, saucissonnés dans des sous-vêtements, collants et justaucorps trop petits et déchirés, le public est éclairé pleine face, aveuglé pour bien l’empêcher de devenir un voyeur concupiscent. Toute la sensualité est évacuée. Ou plutôt, tout semble fait pour qu’elle échappe à celui qui regarde. C’est d’ailleurs le projet revendiqué de la chorégraphe : inventer une sorte de lap dance invisible, soustraire le désir féminin à la consommation du regard, renverser les rapports entre celle qui offre et celle qui reçoit. Fort bien. Mais empêcher de voir suffit-il à inventer une autre façon de regarder ? Et surtout, le désir cesse-t-il d’être soumis au regard masculin dès lors qu’il devient presque imperceptible ? On peut vouloir déjouer le voyeurisme sans pour autant neutraliser toute puissance érotique. Il y a quelque chose d’un peu paradoxal à vouloir affirmer la liberté du désir en le rendant à ce point inaccessible. Comme si, pour échapper à l’objectification des corps, il fallait aussi se débarrasser de leur sensualité.
Même le cours de doigtage auquel s’adonnent les deux interprètes est vécu avec un sérieux olympien. Tout cela en air sex comme on ferait du air guitar, à distance. Ça en deviendrait presque risible. Mais c’est sérieux on vous dit. La chorégraphe revendique pourtant une forme de liberté, une écoute des corps, une attention à l’autre héritée des dancefloors. Et même une colère, une rage face aux attaques renouvelées contre le désir des femmes. Mais où est-elle cette colère ? Où est-il ce plaisir ? À trop vouloir déconstruire les codes de la séduction, il semble qu’on ait fini par déconstruire jusqu’à la possibilité de prendre du plaisir à ce qui se passe. On n’est pas obligé de rire pour être subversif, bien sûr. Mais on n’est pas obligé non plus de faire la gueule. D’autant qu’on n’est pas ici dans un peep-show, mais au théâtre. On peut tout à fait y contrarier le regard, mais encore faut-il faire quelque chose de cette frustration. Sinon, ce n’est pas le voyeurisme qu’on déjoue, c’est simplement le spectateur qu’on perd. Et c’est peut-être là tout le paradoxe de ce spectacle : à vouloir soustraire les corps à un rapport de domination, il semble qu’on ait fini par supprimer le rapport lui-même. On peut refuser d’être l’objet du désir de l’autre sans pour autant renoncer à être le sujet d’une relation avec lui. C’est même, il me semble, tout l’enjeu.
Et sans qu’on le voie venir, soudain, les deux interprètes, en bord de scène, allongées l’une sur l’autre, se mettent à échanger leur salive l’une après l’autre. Ouh là là. Summum. Acmé. Folie. Et fin. Noir. Applaudissements. Tout ça pour ça.
Bon je vous passe que bien sûr j’ai le sentiment d’avoir vu depuis que je vais au théâtre des choses bien plus radicales que ça, à des moments bien plus sombres et chargés que maintenant. On a connu, du body art féministe aux performances des années sida, des gestes autrement plus troublants, autrement plus dangereux aussi, qui engageaient les corps, leur intégrité, leur représentation et parfois leur survie. En 1968, VALIE EXPORT inventait son Tapp und Tastkino, un cinéma miniature fixé sur sa poitrine dans lequel les spectateurs étaient invités à glisser leurs mains pour toucher ses seins. Le voyeurisme était retourné comme un gant. Il ne s’agissait pas de dissimuler le corps féminin, mais de mettre le spectateur face à son propre désir. Et ça, pour le coup, c’était une confrontation. Dans les années 1990, Ron Athey engageait le sang et la peau dans des performances qui interrogeaient la souffrance, l’homophobie et la panique provoquée par l’épidémie de sida. Il ne s’agissait pas seulement d’afficher les signes de la transgression, ces gestes déclenchaient de véritables scandales, jusque dans la sphère politique. Alors non, on ne réclame pas le retour des scalpels. Mais peut-être un peu de mémoire.
Car il faut bien le dire, j’ai parfois le sentiment que cette génération de chorégraphes et d’interprètes manque cruellement de culture, ou du moins de mémoire de l’histoire de son propre art. Comme si elle redécouvrait des territoires déjà largement explorés, persuadée d’en être la première occupante. Comme si l’ignorance de ce qui a précédé suffisait à rendre subversif ce que l’on produit. Peut-être que cet échange de salive en ère post-Covid, pour des Gen Z oublieux de tout ce qui a pu se faire avant eux, c’est effectivement le nec plus ultra de la subversion des corps, ok. C’est ok. Mais pour quiconque a fréquenté les scènes des années 1990, tout cela paraît presque politiquement correct. Une subversion bien élevée, parfaitement conforme aux discours progressistes de son époque, qui ne semble guère risquer de choquer ceux-là mêmes auxquels elle s’adresse. Il faudrait tout de même se demander ce qu’il reste de la subversion quand elle se réduit à quelques signes parfaitement maîtrisés et sagement présentés dans le cadre rassurant d’une institution culturelle. On nous parle de transgression, de désir, de résistance au patriarcat. Soit. Mais le spectacle semble parfois davantage soucieux de signifier sa radicalité que de prendre le risque de l’éprouver. Ce n’est pas qu’on réclame du scandale, du sexe explicite ou quelque autre provocation de pacotille. C’est simplement qu’à force de se méfier des affects, on finit par produire un spectacle qui paraît se méfier de la vie elle-même.
En tout cas au moment des saluts il y a eu quelque chose. Les interprètes ont perdu leur sérieux. Des sourires sur leur visage. De la joie bien réelle. Et c’était ça qu’il fallait voir. Pour la première fois, les corps semblaient se libérer de la partition, les visages s’ouvraient, quelque chose circulait enfin entre elles et nous. Rien de spectaculaire pourtant. Aucun geste radical. Aucun manifeste féministe. Simplement deux êtres humains qui semblaient heureux d’être là. C’est tout de même étrange que ce soit précisément au moment où le spectacle s’arrête qu’il se mette à vivre. Avec un peu d’humour, de joie, d’amour finalement, ce spectacle aurait pu être parfait. Il ne s’agissait pas de rendre le désir plus aimable, plus consensuel, plus conforme à ce qu’on attend de lui. Bien au contraire. Mais peut-être aurait-il fallu le laisser nous atteindre. Plus d’humanité, please.


