
Somnole
Boris Charmatz

à bout de souffle, même pas sommeil
Depuis Aatt enen tionon, vu au Centre Pompidou, nous suivons Boris Charmatz. Il était un jeune prodige et allait former avec Rachid Ouramdane et Christian Rizzo cette clique dite de la « non-danse française ». De la danse, il y en eut. Beaucoup. Pas celle du ballet virtuose, codifié, parfois vide de sens. Cette clique a pris le pouvoir : Montpellier pour Rizzo, Chaillot pour Ouramdane, Rennes pour Charmatz. Aujourd’hui, une autre génération est arrivée. (LA)HORDE à Marseille, Leïla Ka et cette danse taillée pour circuler sur les réseaux : virtuosité, unisson, effet. Mais qu’est-ce que cela pense ? On peut brandir le réchauffement climatique : si la chorégraphie se contente de l’illustrer, le propos reste en surface. C’est le reproche adressé à Après moi, le déluge de (LA)HORDE, dont les moyens finissent par noyer le propos. Hofesh Shechter, d’une autre génération, n’échappe pas à cette fascination pour des corps synchronisés battant la mesure comme un seul homme, en chaussettes. Cette glorification des corps disciplinés inquiète. On pense aux images de Leni Riefenstahl, au culte de la performance physique sous le IIIe Reich. L’unisson n’est pas fasciste en soi. Mais l’obéissance des corps au rythme n’est jamais innocente. Une danse à la Danse avec les stars, qui impressionne plus qu’elle ne donne à penser. Dérive.
Charmatz lui-même, avec ses grands formats et ses distributions nombreuses, a pu épuiser les audiences. Un petit côté pompier. Et le revoilà à la MC93 avec Somnole, créé en 2021, repris pour le Festival d’Automne en préambule de Muette, dont nous vous parlerons bientôt. Seul en scène. Solo. Folie.
L’art de la vulnérabilité. Le plateau est nu. Lui-même presque nu, avec juste une sorte de kilt, une jupe dont les plis accompagnent ses mouvements. On pense à Aatt enen tionon où, à une époque où la nudité était devenue presque la signature de la danse contemporaine, Charmatz avait décidé d’être nu, oui, mais en portant un simple tee-shirt blanc. Une manière de signifier la nudité plutôt que de l’exhiber. Un geste chorégraphique. On pense aussi à ces chorégraphes revenus de l’institution qui se risquent seuls sur scène. Car il y a quelque chose de terrible en danse : on demande aux émergents d’inventer, de produire toujours du neuf, quand on demande aux chorégraphes patentés de refaire éternellement la même pièce. De ne plus risquer alors qu’ils sont les mieux placés pour essayer. Ici, le solo ressemble à un refus de cette injonction. Plus de foule à déplacer, plus de machine. Revenir à soi-même. Revenir à l’essentiel.
Chez Charmatz, l’essentiel, c’est le concept. Dans Aatt enen tionon, il explorait ce que pourrait être une danse verticale, où les interprètes dansent ensemble sans pouvoir se voir. Ici, ce sera le sifflement. Siffler et danser. Un programme qui tient en trois mots. Mais la pièce s’appelle Somnole. Étrange. Car on ne le verra jamais dormir et heureusement : qu’aurait été un spectacle où il serait resté allongé, immobile ? De la non-danse, assurément. « Somnole », c’est d’abord un impératif. Peut-être donc n’est-il pas somnolent. On lui intime de le devenir, et il cherche comment atteindre cet état. Même endormie, la pensée bondit d’une image à l’autre, sans raccord. Charmatz chercherait-il à en faire la chorégraphie ? Mais peut-être l’ordre s’adresse-t-il à nous. À notre attention qu’il faudrait laisser dériver. Ou l’on nous livre ici par le titre, subrepticement, une grille de lecture commode : si la pièce semble mal construite, on dira qu’un rêve ne se construit pas. Oui, OK. C’est tentant. Et un peu facile.
Surtout, le sifflement a sa désinvolture, son ironie. Son côté désuet aussi. On siffle en marchant, en travaillant, souvent pour soi. Charmatz se fabrique ainsi sa propre bande-son, en autonomie, comme un enfant qui n’a besoin de personne pour jouer. Cette pratique sans prestige devient la contrainte du spectacle. Car siffler en restant debout, passe encore. Mais courir, tourner, se plier, se jeter au sol sans que la mélodie s’interrompe, c’est une autre affaire. Il faut garder assez d’air pour tenir la note. La prouesse est considérable, sans s’afficher. Le sifflement contraint la danse. Un mouvement trop brusque peut déformer une note. Il faut reprendre de l’air au bon moment. Pas de bande-son à suivre : Charmatz fabrique sa musique lui-même. Une liberté sous contrainte physiologique. L’air manque, la note vacille.
Et ces mélodies, d’où viennent-elles ? De Vivaldi à Ennio Morricone, de la musique classique aux chansons populaires, jusqu’aux chants d’oiseaux, elles semblent surgir au gré d’une association, parfois d’un souvenir. Un air de film, une ritournelle revenue sans raison. Sa mémoire travaille, celle du chorégraphe et celle de l’homme. Un autoportrait. C’est un solo après tout. Mais ces airs ne sont pas seulement les siens. Nous en reconnaissons certains, pas les mêmes selon nos vies, et les voilà qui nous appartiennent aussi. Ce spectacle si solitaire arrive donc à nous faire entendre quelque chose de commun, avec un simple filet d’air entre deux lèvres. Les stoïciens appelaient pneuma le souffle qui anime les êtres et assure la cohésion du monde. N’en demandons pas tant à Charmatz. Mais un air reconnu suffit parfois à nous rapprocher. Et tout cela ne tient qu’à un souffle.
Charmatz apparaît dans une quasi-pénombre, les bras en l’air, et il sifflote, roucoule. Un oiseau, dirait-on, avec ses grands bras comme des ailes, les plis de la jupe prêts à se déployer. Sa danse est giratoire, des séquences reviennent : tout cela est écrit. On n’en attendait pas moins de ce grand expérimentateur. On entend son souffle, puisqu’il n’y a pas de musique diffusée. Juste lui et nous, et cette poursuite qui ne le lâche pas. On dirait qu’il est pris dans les phares d’une voiture. Chassé, surveillé, surpris. Il se mue. Son dos devient plus animal que volatile. On aperçoit un faune et voilà Nijinski convoqué. Pourquoi pas ? Un peu plus loin, une rotation évoque Keersmaeker. L’histoire de la danse traverse son corps.
Les sifflements se font plus facétieux. Comme s’il se moquait, comme s’il cherchait à nous dire quelque chose sans employer les mots. Il fait le pitre. C’est aussi cela, Charmatz, depuis toujours : jouer à l’enfant. Faire l’idiot. Risquer le ridicule tout en étant radical. Le spectacle est moins grave qu’il n’y paraît. Les mélodies apparaissent et disparaissent sitôt reconnues. Un juke-box fou. On pense aux albums de Micheline Dax. De Bach à Comme d’habitude, voilà des écarts qu’aucune programmation musicale raisonnable n’oserait. Des standards, parfois de vrais nanars. On rit parce qu’on reconnaît. Et ce rire crée une connivence immédiate. Pas besoin des codes de la danse contemporaine. Charmatz vient même chercher un spectateur pour une danse à deux. Il n’est plus dans son monde. Il est au plus près de nous. Puis il siffle La Boum. Summum du kitsch, et quelle joie de ne pas s’en excuser.
Mais déjà il se métamorphose encore. Il tapote son ventre, sa poitrine, sa gorge. Tout le corps paraît résonner. On pense à Meredith Monk, qui fait de la voix une activité du corps tout entier. Chez elle, les sons n’ont pas besoin de mots. Ce sont déjà des gestes. Charmatz ne siffle plus seulement des mélodies. Sa gorge, sa poitrine semblent produire leurs propres bruits. Il redevient oiseau, puis oiseau de proie. Il hulule presque. Et tout ce qui paraissait léger devient d’une fragilité extrême. Il faut continuer, alors que le souffle s’épuise. C’est poignant, cet homme qui se dépense ainsi pour une hypothèse d’apparence si mince : qu’est-ce qu’une danse du sifflement ? On avait presque oublié la question. On regarde un homme s’épuiser à poursuivre son idée, et c’est cela qui nous touche. Le risque est réel. Pas de troupe derrière laquelle disparaître. Et le voilà, en sueur, éreinté, qui s’en va déjà comme il était venu, les bras en l’air, à reculons, à rebours. La salle se lève. Standing ovation.
Qu’y avait-il à comprendre ? Ah, la grande question. Somnole parle de songes, de rêves, d’une traversée de la nuit parfois émaillée de cauchemars, mais surtout de pensées qui n’ont pas forcément de sens ni de liens entre elles. On reconnaît certaines mélodies, pas toutes, et plus ou moins bien. On y accroche des souvenirs qui ne sont pas ceux de Charmatz. C’est libre. On sent que, pour lui, les chemins sont assez clairs, que tel air appelle tel geste et tel geste une autre image. Pour nous, ces raccords échappent. Comme avec le rêve de quelqu’un d’autre. Le spectacle peut passer pour une expérience de laboratoire, un concept étiré pendant une heure, habillé du mot « inconscient » pour en justifier les détours. Il lui arrive même de fermer les yeux, de sembler n’être là que pour lui. On peut finir par se sentir exclu de ce rêve qui n’est pas le nôtre. Et pourtant on le regarde s’essouffler devant nous. Cela, nul besoin de l’interpréter. Charmatz ne nous livre pas les clefs de ses associations. Il nous en donne le souffle et la fatigue.


