
Silence
Monnier/Antunes

"Silence, on tourne en rond !"
Il y avait longtemps qu’on n’avait pas vu Mathilde Monnier. Que sont devenus les chorégraphes qui ont fait la danse des années 1980 à 2000 ? Les voilà invisibles, interdits de plateau. Un art sans mémoire, la danse ? C’est donc avec un léger esprit militant qu’on s’est rendu au Centquatre voir Silence, qu’elle cosigne avec Lucie Antunes. Dans la file, pourtant, ça trépigne pour Antunes. La musique remplit plus facilement les salles que la danse. Soit. Et puis cette fois c’est un concert. « Chorégraphié », nous dit-on. Revoilà la vieille question : la danse accompagne-t-elle la musique, lui répond-elle, l’illustre-t-elle, ou n’est-elle que son faire-valoir ? Alban Richard, Anne Teresa De Keersmaeker et tant d’autres s’y sont frottés. Qu’invente-t-on ici ? S’il fallait inventer quelque chose…
Déjà, il y a ce tapis de danse blanc au sol en forme de disque. C’est presque trop facile, terriblement efficace. Les instruments au centre, les danseurs qui s’en échappent comme s’ils suivaient les sillons du vinyle, mais en partant vers l’extérieur, à rebours donc. Force centrifuge. C’est simple, évident, ça fait le job. Des bras brassent l’air, transmettent d’invisibles courants, les jambes marquent la pulsation. Petit atelier de circulation des énergies, option reiki. Les pas suivent la même rythmique que la musique. Là encore facilité. Pas de contrepoint véritablement. Ni de contretemps. La musique impulse, les corps répondent. On voit ce qu’on entend. C’est illustratif. On y est. Tout est exactement à sa place. Trop, peut-être.
Et on est frustré de ne voir le plus souvent qu’un danseur de face puisqu’ils tournent en suivant la périphérie du cercle. Une ronde. Mais parce que le dispositif n’a pas été adapté : à Avignon, le spectacle se jouait en tri-frontal, ici non. Au Centquatre, on doit attendre le passage suivant. Sans raison. Manque d’ambition ? À croire que le dispositif est devenu une idée si convaincante qu’il n’est plus nécessaire de l’éprouver.
Alors il faut bien varier un peu : dire aux danseurs d’aller toucher les instruments, sensualité. Ou encore leur faire faire les petits chevaux. Ou chanter un peu, voire faire de la musique. De sacrés performeurs. Ils savent tout faire. Ils improvisent même sûrement un peu, comme s’ils appliquaient des protocoles décidés en amont plutôt qu’une véritable chorégraphie. Et ça n’est pas un reproche. Un protocole peut être passionnant. Mais ici les propositions s’arrêtent à leur première évidence. Il suffirait donc de tourner pour faire cercle, de s’agiter pour prétendre à la transe. C’est un peu court. On ne juge pas une œuvre au nombre de ses répétitions. Mais au plateau on ne voit pas ce que le travail a fait aux idées. Elles n’ont guère été mises à l’épreuve. Elles sont bonnes et elles le restent. C’est justement le problème.
Mention spéciale à Thiago Granato, qui est fou d’expressivité. Il possède ce talent rare de donner de l’épaisseur au moindre geste, par une variation de tonicité ou une suspension qui semble tout remettre en jeu. On sent qu’il ne se contente jamais d’exécuter ce qu’on lui demande, qu’il découvre dans chaque mouvement des possibilités que la chorégraphie ne soupçonnait peut-être pas. Au point qu’on se surprend à guetter son retour sur le plateau. Et c’est assez cruel pour le spectacle : il révèle à lui seul ce qu’une écriture plus exigeante aurait pu faire du talent de ses interprètes.
Mais est-ce que lorsque les danseurs font de la musique ils dansent encore ? La question nous taraude. Enfin pas vraiment mais bon on sent qu’il y a de ça derrière le projet, qu’on voudrait qu’on se la pose et même qu’on y réponde. D’ailleurs les musiciens dansent aussi. Enfin surtout Lucie Antunes qui joue de la grosse caisse comme on roule des mécaniques. Il s’agirait de faire disparaître les frontières entre les disciplines. Mais faire chanter un danseur n’a plus grand-chose de révolutionnaire. Encore faudrait-il que cela change quelque chose à la danse. Ici, chacun passe d’une activité à l’autre et retrouve sa place. La musique au centre, la danse à la périphérie. Tout ça pour ça ?
Et c’est là qu’on se demande ce qui fait spectacle. Un joli dispositif ? Des artistes capables de tout faire ? Une ferveur collective ? On pourrait retirer un passage, en ajouter un autre : qu’est-ce que cela changerait ? Rien ne paraît avoir de conséquence sur rien. Il ne manque pas une histoire, Dieu merci, mais une dramaturgie : qu’une proposition en transforme une autre. Le spectacle avance sans se déplacer. On nous promet la transe ; on nous donne les signes reconnaissables de la transe. On nous promet le collectif ; on nous montre des gens ensemble. La différence n’est pas mince. À vouloir rendre palpable l’invisible, on finit surtout par rendre visible ce qu’on avait annoncé.
La musique, il faut en parler car oui c’est un concert. Déroutante. Elle appelle le silence et voilà qui est étrange, comme si elle ne s’assumait pas. On est loin de John Cage et de ses 4’33’’, même si les artistes le citent. Cage nous invitait à écouter ce qui se passe quand la musique se tait. Ici, le son ne se tait guère. Électro oui, mais surtout faite de souffles plutôt que de paroles, de nappes vocales et de pulsations. Peu mélodieuse finalement, ce qui n’est pas un grief en soi. Mais cette absence de mélodie laisse surtout place à des effets d’intensité et des ruptures attendues. Parfois les notes ne sont pas celles que l’on attend, comme s’il fallait à tout prix faire neuf, inattendu, disruptif. Un petit parfum d’underground, de contre-culture très au courant de son allure. Jusqu’aux costumes d’Harmony Coryn, figure de la mode et de la nuit parisienne : juste assez de chic débraillé pour afficher la différence. À force de vouloir avoir l’air inattendu, on devient étrangement prévisible. Moderne, assurément. Mais qu’est-ce que cela vient bousculer ?
Au final, c’est déceptif. Et on se souvient que ça avait souvent été le cas avec Mathilde Monnier, la déception. Comme un geste artistique finalement. On a souvent aimé cette façon de ne pas nous donner ce qu’on venait chercher. On pouvait sortir déçu d’un grand spectacle parce qu’il nous avait résisté. Mais ici, on a surtout le sentiment que tout a été trop vite résolu. Silence a de bonnes idées, mais elles restent bonnes, justement. Elles ne deviennent jamais embarrassantes, contradictoires, nécessaires. Et finalement, elles ne font pas œuvre ensemble.
Sauf que la salle adore. Elle applaudit à tout rompre, exulte presque. On a beau chercher, on n’est pas certain de comprendre. La joie des sons, des corps, du volume, de la pulsation ? Bien sûr. Et le plaisir physique du concert n’a rien de méprisable. Mais cette adhésion massive n’est-elle pas aussi le symptôme du problème ? Tout invite à suivre, rien n’oblige à choisir. On vibre ensemble, très bien. Et après ? La communion se suffit à elle-même ; personne ne semble vouloir savoir de quoi elle est faite.
Au rappel, Mathilde Monnier rejoint les interprètes pour pousser la chansonnette, enfin des « ah » plutôt que des mots, des voix passées au vocodeur. Et la salle exulte de plus belle. Étonnant. Peut-être aussi parce que les interprètes reviennent avec des cartons de soutien aux lycéens. Air du temps. Irruption du sens surtout. Voilà enfin des mots qui ne sont pas seulement des sons, une revendication qui nous ramène à ce qui se passe dehors. On ne va pas reprocher aux artistes cette solidarité, ni exiger qu’elle découle de la dramaturgie. Aux saluts, les artistes parlent en leur nom. Mais le contraste est saisissant. Après plus d’une heure à vouloir faire communauté à coups de pulsations, quelques cartons suffisent à rappeler qu’être ensemble peut aussi signifier prendre position. Avant, on partageait un rythme ; maintenant on peut se tenir du même côté.
Un spectacle qui réclame le silence se termine par une parole qui n’est même pas la sienne. Que faut-il y voir ? Et si le moment le plus intéressant de Silence était celui où le spectacle était terminé ?


