
le premier homme
d'après Camus

Camus chez les Centristes
Albert Camus meurt en 1960 dans un accident de voiture. Il avait avec lui, dans une sacoche, le manuscrit inachevé du Premier Homme. Dans le choc les feuilles se sont envolées, éparpillées. Sur scène, Benoît Giros donne à voir cet événement avec les moyens du théâtre : un mur qui fait écran, des images projetées en noir et blanc, une route, une voiture accidentée, et puis des feuilles qui surgissent de derrière le mur, retombent en pluie. Il faut le dire : l’image est poétique, simple, une belle reconstitution.
Et c’est peut-être ce qui sauve le spectacle. Parce que cette image dit au moins une chose : Benoît Giros croit à ce qu’il fait. Il croit à Camus, à ce roman autobiographique, à cette quête du père mort pendant la Première Guerre mondiale alors que l’écrivain n’était qu’un enfant. Il croit à cette question très belle : que transmet un père qu’on n’a pas connu ? Une silhouette ? Un nom ? Une absence ? Une manière d’être au monde ? Là-dessus, la pièce touche juste. L’intime est solide. Le fils qui cherche le père, la mère qui ne parle pas, l’instituteur comme second père, tout cela reste émouvant, presque intemporel. On comprend très bien pourquoi le théâtre s’en empare.
Les auteurs ont d’ailleurs habilement mêlé le matériau inachevé du Premier Homme aux Chroniques algériennes, pour faire exister un Camus plus complet : l’enfant pauvre d’Alger, l’écrivain célèbre, l’homme hanté par son père, mais aussi l’intellectuel pris dans la guerre d’Algérie. Sur le papier, cela pourrait passionner. Sur scène, malheureusement, cela sent un peu la naphtaline. Du vieux théâtre. Du théâtre qui déclame trop, qui psychologise à fond. Un théâtre où l’on sent parfois moins les personnages que les intentions nobles qu’on leur a collées sur le dos.
Tout est bien fait, évidemment. Trop bien fait peut-être. Le mur-écran, les vidéos, les ambiances années 50, les lumières méditerranéennes, les costumes, les archives, le bruit de la tôle, le souffle du vent : rien ne dépasse. C’est du bel ouvrage, comme on dit quand on veut être aimable devant une commode Louis-Philippe. Mais c’est aussi un théâtre calibré pour le off d’Avignon, un théâtre qui vous donne l’impression d’apprendre quelque chose, sans jamais vraiment vous déplacer. On sort un peu plus informé, pas forcément plus vivant. C’est déjà ça, me direz-vous. Oui, mais enfin Wikipédia existe aussi, et c’est moins cher.
Le jeu n’aide pas toujours. Il y a quelque chose d’emprunté, de trop appuyé, presque caricatural. On a parfois l’impression que les comédiens jouent Camus comme on joue « le grand écrivain tourmenté » dans une reconstitution télévisée du dimanche soir. Seul Jean Alibert échappe vraiment à ce régime. Lui, il amène une présence, un naturalisme, une manière d’être là sans surligner. Un monstre de théâtre, mais un monstre qui a su changer de peau, sortir des vieilles habitudes de l’acting patrimonial. Dès qu’il apparaît, on respire un peu.
Le plus gênant reste pourtant ailleurs. Il est dans le message politique que la pièce finit par porter, ou plutôt par reconduire avec une candeur assez désarmante. Camus cherche son père, très bien. Camus retrouve dans cette absence une forme de pacifisme hérité, très bien encore. Mais lorsque le spectacle aborde la guerre d’Algérie, il glisse vers la défense d’une position camusienne présentée comme sage, modérée, humaniste : ni dans un camp ni dans l’autre, pour la paix, pour la coexistence, contre la violence. Très bien. Qui sera contre la paix ? À part deux ou trois psychopathes et quelques éditorialistes de plateau, personne.
Mais la paix, ça ne suffit pas. Comment fait-on la paix quand des terres ont été volées ? Comment fait-on la paix après les exactions, les humiliations, les crimes de la colonisation ? Comment donne-t-on les mêmes droits politiques à un million de colons et à neuf millions d’Arabes ? Comment répare-t-on l’irréparable ? Ça, la pièce ne le dit pas. Elle préfère l’invocation humaniste : il faudrait que les hommes se parlent, qu’ils se comprennent, qu’ils vivent ensemble. On dirait un discours de par François Bayrou sous Lexomil.
Le problème, c’est que cette modération finit par faire passer Camus pour plus naïf qu’il ne l’était. Elle réduit sa complexité à une posture de conciliateur, comme si l’Histoire était un malentendu entre personnes de bonne volonté. Or les opprimés ne demandent pas seulement qu’on les écoute gentiment. Ils demandent justice. Ils demandent des droits. Ils demandent parfois ce que les dominants ne donnent jamais spontanément : leur chute, ou au moins la fin de leurs privilèges.
Heureusement, la pièce retombe sur ses pieds : Camus était comme son père, un homme de paix. Voilà l’héritage retrouvé. Voilà l’Œdipe résolu. Voilà le spectateur soulagé. OUF. On peut rentrer chez soi avec une belle image de feuilles volantes et l’impression que la nuance sauvera le monde.
Donc, allez voir Le Premier Homme si vous avez peur des formes neuves au théâtre, si vous aimez les phrases bien dites et le centrisme comme méthode de résolution des tragédies historiques. N’y allez pas si vous pensez, avec Hegel ou simplement avec n’importe quel peuple colonisé, qu’on n’obtient rien des dominants sans lutte, et que la paix, lorsqu’elle arrive trop tôt dans la bouche des puissants, sert souvent à étouffer les revendications des opprimés.
Il reste une belle image. C’est déjà beaucoup. Mais ce n’est pas assez.


