
Extra Life
Gisèle Vienne

Beaucoup de fumée, un peu moins de feu
En ces temps quelque peu troublés, où le fascisme se croit respectable et parade sans même baisser la voix, il y a quelque chose d’assez précieux à entrer à la MC93. Quelque chose de presque rassurant. Le public y est bariolé, gender fluid, franges et mulets : une sorte de safe place du théâtre français, au moins pour une soirée. Après les folies joyeuses et intersectionnelles de Joris Lacoste, nous voilà réunis pour la reprise d’Extra Life, la nouvelle pièce de Gisèle Vienne, avec Adèle Haenel au plateau.
Extra Life. Une vie bonus. Le titre dit déjà beaucoup, peut-être trop. Bonus comme dans un jeu vidéo, oui. Mais aussi bonus au sens d’appendice : une sorte de prolongement de Crowd, voire son supplément d’âme sombre, tant la scénographie en reprend des marqueurs évidents. Même sol de terre, mêmes déchets, même impression d’après-coup, comme si la rave party était passée et qu’il ne restait que la gueule de bois matérielle. Même goût du ralenti aussi, cette fois poussé jusqu’à la friction. Sur presque deux heures, la lenteur finit moins par ouvrir un espace que par installer une méthode. Comme si Vienne avait appliqué trop littéralement le conseil de John Cage : si ça tient en deux minutes, faisons-le en quatre. Sauf qu’ici l’étirement n’approfondit pas toujours ; il souligne. Il produit parfois de la pose plus que de la percée.
Évidemment, cette temporalité va très bien avec l’esthétique Vienne. La fumée en abondance, les faisceaux qui la découpent, les lasers, les visages comme en apnée, les corps sous influence, tout cela compose un régime de perception flottant, entre trip et sidération. Et cela va bien aussi avec le cœur dramaturgique de la pièce : un secret familial, une parole qui revient, une scène qui se rejoue dans la mémoire avec ses trous, ses déformations, ses retards. Du Festen sous psychotropes, si l’on veut. Rien de neuf sur le fond, au demeurant : depuis longtemps, Gisèle Vienne fait travailler ses pièces par une énergie noire, un fait glauque, une violence plus ou moins dite qui plane et organise le dispositif. C’est sa force. C’est aussi son confort. Et l’usage des poupées grandeur nature dont Etienne Bideau Rey a seul le secret n’y est pas pour rien.
Car le paradoxe d’Extra Life est là : tout est immédiatement reconnaissable, donc immédiatement efficace, donc parfois un peu trop attendu. Le côté Bataille, la provocation feutrée, l’esthétique d’une Amérique malade, désaxée, spectralement pop, quelque part entre Lynch, Kubrick, Araki, Hitchcock, la mère de Norman Bates, et l’ombre persistante de Denis Cooper : tout cela est bien là, impeccablement tenu, mais sans réel déplacement. La signature fonctionne à plein régime. Elle fascine. Elle impressionne. Elle touche par moments. Mais elle tourne aussi un peu sur elle-même.
La grande nouveauté, la vraie, c’est Adèle Haenel. Et il faut le dire nettement : elle est excellente. Pas seulement parce qu’elle attire, aimante, ou charrie avec elle une charge symbolique contemporaine (#MeToo, évidemment), mais parce qu’elle donne du poids, de l’épaisseur, une nécessité à la parole. Chez Vienne, les mots ont parfois tendance à flotter dans le dispositif ; ici, ils cognent davantage. Et Haenel fait résonner des phrases comme « est-ce qu’on se souviendra de ce qu’on comprend là ? » ou « je sens tellement mon cœur que ça me fait mal » avec une intensité qui excède le simple effet de texte. Certaines phrases restent, non comme slogans, mais comme symptômes. C’est probablement le plus beau bonus du spectacle.
Mais ce bonus ne suffit pas à masquer une forme de déperdition. La disparition de la voiture (présente à la création) au profit d’une tente Quechua est, de ce point de vue, un vrai appauvrissement dramaturgique. On perd un espace de jeu confiné, un dedans/dehors, un moteur concret pour la tension, et même une justification forte à certains traitements sonores des voix. On perd aussi, plus simplement, une image. Les phares perçant la fumée faisaient récit à eux seuls. Avec la tente, l’idée de trip subsiste au sens de stupéfiant, mais perd sa dimension de voyage. C’est moins tendu, moins ambigu, moins cinématographique.
Même réserve sur la musique : là où Crowd déployait une puissance sonore qui embarquait vraiment, Extra Life donne parfois l’impression d’un ersatz synthétique, nostalgique, 80s, avec un parfum de série calibrée. On pense par instants à Stranger Things passé au filtre d’une plateforme. Disons-le franchement : une texture un peu low cost formatée pour Netflix, là où l’univers de Vienne mérite précisément mieux que le signalement esthétique.
Le problème n’est donc pas que la pièce soit ratée. Elle ne l’est pas. Le problème est qu’elle ressemble à une grande artiste en régime intermédiaire. Une œuvre de sillon plus que de rupture. Une pièce de maintien, de confirmation, de relance peut-être. On y retrouve tout ce qui fait la singularité de Gisèle Vienne — et c’est déjà beaucoup —, mais sans l’audace formelle qu’on est en droit d’attendre d’elle. On admire la maîtrise, on reste parfois à distance de l’expérience. On reconnaît la marque, on attend la secousse.
Extra Life n’est pas une pièce sans intérêt. C’est une pièce avec trop de signes de son propre intérêt. Et c’est exactement ce qui la rend frustrante. On en sort en se disant : oui, Vienne demeure une artiste importante, singulière, nécessaire. Mais on l’attend désormais ailleurs, plus loin, plus dangereuse. De pied ferme.


