
Cinq fantômes des Amandiers
Noham Selcer

Fantômes, gravats et Wikipédia
Cinq fantômes des Amandiers de Noham Selcer, c’est tout de même une belle initiative : nous permettre d’arpenter le théâtre des Amandiers dans ses recoins les plus secrets, les plus interdits, tout en convoquant les fantômes de son histoire. Et rien que pour cela, il faut reconnaître au projet une vraie puissance d’appel. On est tellement heureux de se retrouver sous la scène du grand plateau, dans cette forêt de métal aussi fascinante qu’ingrate, tellement heureux de monter sur le toit du bâtiment où le soleil se montre généreux et offre un panorama presque indécent de calme, tellement heureux encore de grimper tout en haut sur le grill, dans la chaleur, la poussière et les ténèbres, puis de redescendre sur la scène face aux fauteuils rouges, que l’on se prend à rêver à une visite encore plus vaste, encore plus curieuse, encore plus insolente. On se dit qu’on aurait aussi aimé voir la salle transformable, qui reste un petit joyau de ce théâtre, les ateliers décors, les ateliers costumes, et pourquoi pas les bureaux de l’administration, tant il est vrai que dans un théâtre tout mérite d’être regardé, même ce qui ne se montre jamais. C’est là le danger de la proposition : elle excite l’appétit, elle ouvre les portes, mais elle laisse sur sa faim.
D’autant qu’on passe de couloir en couloir au milieu des gravats, dans un véritable labyrinthe encore en travaux, qui sent la peinture fraîche et l’enduit. Et cela, en soi, est déjà émouvant : un lieu de mémoire en chantier, un monument vivant, ni musée ni ruine. Alors viennent les fantômes. C’est le prétexte à la visite, ce qui lui donne sa forme théâtrale, sa petite machine fictionnelle : une déambulation portée par deux comédiens qui incarnent tour à tour des figures du lieu. Pourquoi pas. Mais très vite, un biais se dessine. Les figures convoquées sont les figures attendues : Chéreau bien sûr, les directeurs successifs, les grands noms de la gouvernance symbolique, comme si le théâtre n’avait été habité que par ceux qui l’ont dirigé. Ce prisme est déjà un peu dommage. Il réduit l’épaisseur d’un lieu à sa généalogie officielle.
Alors oui, on croisera tout de même une actrice, Birkin. Oui, un personnage, Anna Petrovna. Mais on revient toujours à Chéreau. Et pas au meilleur endroit. Un Chéreau d’anecdotes, de signes de reconnaissance, de légende prête-à-consommer. Un Chéreau superficiel. Et c’est là que la proposition pèche vraiment. Comme si, au fond, l’auteur n’avait pas fait le travail. Ou pas eu le temps de le faire. Il y a bien de la curiosité, on le voit par exemple dans les recherches autour de l’étrange présence d’un planétarium dans ces lieux — piste passionnante, réellement singulière. Mais sur le cœur théâtral, sur la matière brûlante du lieu, ça se simplifie à vue d’œil. Réduire Chéreau à Dans la solitude des champs de coton, c’est déjà court. Annoncer qu’on assiste à une répétition en 1987 tout en utilisant une musique sortie en 1995, sans même voir l’anachronisme, c’est plus gênant : ce n’est plus une liberté poétique, c’est une approximation.
Et l’on se dit alors que le spectacle dit peut-être involontairement quelque chose de plus vaste sur l’époque : une manière de travailler à partir de traces secondaires, de récits déjà mâchés, de Wikipédia plus que d’archives, d’impressions plus que d’enquête. Un travail de Millenial, dira-t-on, au mauvais sens du terme : non pas jeune, mais pressé ; non pas libre, mais sommaire. Ce serait injuste de n’y voir que cela, car la proposition a du charme, du désir, et une vraie qualité d’accès. Elle donne envie d’aimer les Amandiers davantage. Mais elle manque précisément ce qu’elle promet : la fréquentation véritable des fantômes, c’est-à-dire du trouble, de la complexité, des contradictions, des strates.
Et c’est peut-être là, au fond, la question politique du spectacle : non pas le talent des interprètes, ni même l’idée de la visite, mais les conditions de production. Il faut de l’argent pour donner aux artistes du temps. Du temps pour chercher, vérifier, lire, creuser, se tromper, recommencer. Du temps pour faire autre chose qu’un parcours séduisant dans un théâtre en chantier. Du temps pour que les fantômes cessent d’être des silhouettes et redeviennent des présences.


