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ouvrÂges

Lionel Hoche, Daniel Larrieu, Carlotta Sagna

la mémoire, les clowns, le drap blanc

ouvrÂges part avec un avantage considérable : un sujet, et même un vrai sujet. L’âge. Le temps déposé dans les corps. La mémoire du geste. La persistance du désir de danser quand les décennies ont passé. Et puis il y a le casting. Lionel Hoche, Daniel Larrieu, Carlotta Sagna. Rien que cela devrait suffire à déplacer un peu l’air du temps chorégraphique. On est d’ailleurs heureux de les retrouver, eux qui ont tant donné à la danse et à ses spectateurs, et qui peinent pourtant aujourd’hui à créer dans un paysage parfois bien indulgent avec des artistes émergents qui n’ont pas encore fait leurs classes ni leurs devoirs. Cette disproportion reste une énigme.

A l’entrée en salle, ou plutôt dans cette manière qu’a le spectacle de nous regarder d’abord, on y croit. Presque vingt personnes au plateau : une folie. Une folie joyeuse, pense-t-on d’abord. Une grande fête peut-être. Ça balbutie, ça s’éprouve, ça cherche son régime, et c’est plutôt réjouissant. Il y a même quelque chose d’assez juste dans cette entrée en matière un peu instable : une foule bigarrée, deux chœurs de bacchanales qu’on devine amateurs, et les trois chorégraphes qui arrivent grimés en clowns, comme s’il fallait prendre tout cela à la fois au sérieux et de biais. Le spectacle semble alors promettre un vrai trouble : du comique, de l’usure, de l’autodérision, du temps, du reste, de la joie malgré tout.

Mais cette promesse se dilue vite. Car le spectacle ne se concentre jamais vraiment sur ce qu’il a pourtant de plus fort entre les mains. Il tourne autour de son sujet au lieu de l’affronter. Il accumule les strates, les groupes, les présences, les intentions, les clins d’œil, les variations de ton, sans jamais choisir sa ligne. Au lieu d’approfondir ce que l’âge fait aux corps et à la danse, il se disperse. Il préfère l’animation à l’enquête, le remplissage à la coupe.

C’est là que cette ribambelle de figurants finit par épuiser le spectacle. Elle occupe l’espace, mais ne l’habite pas. Elle l’encombre. Elle l’affaiblit même, faute d’y apporter une véritable présence. Ce qui pouvait sembler au départ relever d’une générosité collective tourne peu à peu au gala de fin d’année. Il y a là quelque chose d’assez pathétique, et même de cruel. Cruel pour les amateurs eux-mêmes, qu’on sent souvent réduits à une fonction illustrative. Cruel surtout pour le projet, dont ils brouillent le centre au lieu de le révéler. Le spectacle voulait sans doute faire exister la coexistence des âges ; il aboutit par moments à une juxtaposition assez pauvre des régimes de présence.

Dès lors, ouvrÂges ne prend toute sa force que lorsque le superflu se retire enfin un peu et que les trois chorégraphes patentés reviennent au cœur du sujet : leurs œuvres passées, leurs propres corps, l’écart entre ce qui fut et ce qui reste. C’est dans ces moments de revisitation, archives à l’appui projetées sur un pauvre drap blanc de pacotille, vieil oripeau presque touchant dans sa misère même, que le spectacle devient enfin intéressant. Là, quelque chose se noue. La nostalgie ne suffit pas, heureusement ; la malice vient la contrarier. Ce n’est plus seulement : ils étaient là. C’est aussi : où sont-ils maintenant ? Que reste-t-il d’une danse, d’un style, d’une époque, d’une virtuosité, quand le corps n’est plus le même mais qu’il porte encore la trace de tout cela ?

C’est dans ce frottement que la pièce trouve, enfin, une nécessité. Non quand elle s’agite dans le collectif, mais quand elle accepte de regarder en face la transformation. Non quand elle produit de l’ambiance, mais quand elle se risque à montrer des corps traversés par leur propre histoire. Hoche, Larrieu et Sagna n’ont pas besoin qu’on les encadre de tant de monde pour exister. Ils ont assez de présence, assez d’intelligence scénique, assez de mémoire corporelle pour porter le spectacle à eux trois. C’est même là que ouvrÂges devient émouvant, et surtout juste : quand il cesse d’ajouter pour commencer enfin à observer.

Le problème, au fond, est simple. La pièce a peur de son propre sujet. Elle le contourne par générosité, par dispersion, par pudeur peut-être. Mais à force de ne pas vouloir trop appuyer, elle finit par ne pas assez penser. Elle effleure ce qu’elle devrait travailler. Elle ouvre des pistes qu’elle ne suit pas. Elle promet une réflexion sur l’âge, la transmission, l’usure, la survivance, mais elle s’autorise trop souvent à sortir de son propre cadre.

On sort donc avec une impression frustrante. Non pas celle d’un spectacle raté. Pire, d’une certaine manière : celle d’un spectacle prometteur, mais pas abouti. Comme s’il fallait encore le tailler, le débarrasser de tout ce qui ne lui sert pas, retirer les béquilles collectives, cesser d’habiller la question pour enfin la laisser paraître. Il y a ici une pièce plus forte qui cherche à naître. Pour l’instant, elle demeure encombrée par ce qui l’affaiblit. C’est dommage. Parce que, lorsque ouvrÂges consent à se souvenir de son vrai sujet, il devient tout de suite beaucoup plus qu’un hommage aimable ou qu’une fête intergénérationnelle : il touche à quelque chose de plus dur, de plus rare, de plus vrai.

Thomas Adam-Garnung

vu à :
Micadanse
dans le cadre du festival Faits d'hiver
photographie :
Laurent Philippe