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… est au-delà, une raison d’être…

Jean-Christophe Boclé

Une raison d’être là ?

Il faut déjà franchir le titre. …est au-delà, une raison d’être… n’annonce pas tant un spectacle qu’une épreuve de patience. On ne sait pas si l’on entre dans une pièce chorégraphique, un traité d’ontologie approximative ou le brouillon d’un cartel d’exposition qui aurait mal tourné. Comme souvent, quand une œuvre commence par se donner des airs de profondeur, c’est qu’elle redoute d’avoir à en produire.

La pièce commence pourtant par un presque-accident, et donc par une presque-promesse. Les musiciens entrent, et l’un d’eux boîte. Pour un spectacle de danse, voilà une vraie entrée en matière : un défaut, une faille, une dissymétrie, quelque chose qui pourrait troubler la surface. Mais rien n’en sera fait. Dommage. Sans doute parce qu’ici tout manque d’humour, de dérision, de jeu avec l’imprévu. Tout sera lisse. Lisse comme le satin des costumes.

Ces costumes, sortes de pyjamas beiges, installent d’emblée une esthétique du consensus. Rien n’accroche, rien ne coupe, rien ne divise. Sur le plateau nu, avec ses quatre danseurs, ses trois musiciens, son piano, ses saxophones, ses fragments de Chopin et de Webern recomposés par Orlando Bass, tout semble agencé pour signaler au spectateur qu’il assiste à quelque chose de sérieux, de délicat, de rare, et surtout de très conscient de sa propre rareté. La danse veut manifestement nous conduire vers quelque région subtile de l’être. Le problème, c’est qu’elle y va avec la solennité appliquée de ceux qui confondent intensité et gravité.

Les corps déroulent alors des mouvements qui pourront faire penser à Forsythe ou à Anne Teresa De Keersmaeker, mais en version assagie, neutralisée, sans nécessité visible. On reconnaît des filiations, on ne voit pas une écriture. Rien de neuf. Rien de clivant. Dès le début, une phrase est répétée trois fois. Pourquoi pas. Encore faut-il que la répétition produise autre chose que la répétition. Ici, elle ne creuse pas : elle insiste. Elle ne déplace pas le regard : elle le met à l’arrêt. Le spectacle semble croire que le flou fait mystère, que la répétition fait profondeur, que l’abstraction fait pensée. C’est un vieux malentendu.

On voit bien ce qui est recherché : lignes de force, trajectoires, cycles, migrations, chutes, reprises. Le vivant, donc. L’énigme, bien sûr. Mais à force de vouloir “incarner le vivant”, la pièce se contente souvent d’en illustrer le vocabulaire légitime. Elle aligne les signifiants nobles de l’abstraction sensible sans jamais risquer le désordre, la contradiction, la violence, ni même la nécessité. Cela bouge avec soin. Cela compose avec goût. Cela respire avec sérieux. Et cela finit par ressembler à une métaphysique de centre d’art : impeccablement disposée, impeccablement sous-tempérée, impeccablement inoffensive. C’est joli.

La lenteur domine presque tout. Par moments, le plateau s’agite, cela s’excite un peu, mais de façon passagère, comme pour relancer une machine qui s’épuise. Surtout, on ne sait jamais très bien pourquoi cela bouge, où cela va, ce que cela cherche, ce que cela construit. La musique, elle, tente parfois de sauver ce qui peut l’être. Elle donne du relief, de la tension, parfois même une étrangeté réelle. Mais c’est aussi ce qui condamne davantage la chorégraphie : à plusieurs moments, on se surprend à écouter plutôt qu’à regarder. Les musiciens produisent de l’espace là où la danse se contente trop souvent de l’occuper. Le son ouvre. Le geste administre.

Le plus irritant reste cette autorité molle que la pièce exerce. Elle ne s’impose pas par invention, mais par atmosphère. Elle compte sur un capital symbolique désormais bien identifié : lenteur, abstraction, dépouillement, mystère, humilité affichée, titre ample comme un soupir métaphysique. Tout un dispositif destiné à faire passer la moindre séquence pour un événement de pensée. Or penser n’est pas flotter. Penser, en art, suppose une forme, une coupe, une décision. Ici, il y a du climat. Pas assez de tranchant.

À la fin, les interprètes suent, sont épuisés. Mais cette dépense reste au plateau. Elle ne traverse pas vraiment la salle. On voit l’effort. On ne reçoit pas le choc. Cela finit en épuisement, pas en intensité. Le spectacle veut nous conduire au-delà. Il reste surtout en deçà : de l’invention, du risque, et même de cette exigence élémentaire qui consiste à produire une forme assez forte pour qu’on cesse, pendant une heure, de regarder sa propre montre intérieure.

Thomas Adam-Garnung

vu à :
Théâtre de la Cité Internationale
dans le cadre du festival Faits d'hiver
photographie :
Laurent Paillier