Ballroom Online

Créations inclusives, contre le validisme.

Quand le handicap n'est plus un handicap.

Mon truc en plus.

Probablement venu de l’anglais hand in the cap, lié à la pratique de placer dans une casquette une somme équivalente à un bien misé lors de paris hippiques, le mot handicap a ensuite désigné une façon d’égaliser deux personnes différentes, et par extension le moyen par lequel on désavantage des concurrents pour égaliser les chances de tous. Nous y voilà : le handicap est devenu synonyme de désavantage.

Imaginez un danseur, une danseuse. Dans votre esprit, ne sont-ils pas jeunes, sveltes, bien portants, puissants et gracieux ? Nous y voilà : la danse véhicule l’image du corps parfait, maîtrisé, à l’expression sublime. C’est toute l’histoire de la pensée et des représentations de la danse : de progressives mais durables idéalisations et normalisations du corps qui invisibilisent voire dénigrent les corps différents. Et ce, malgré la critique de ces normes par la création moderne et contemporaine, depuis les années 60. Art universel, la danse serait donc interdite aux corps différents ? La pratique amateure et, dans une moindre mesure, professionnelle, nous prouvera peut-être le contraire.

Par Charles A. Catherine


Les vidéos de sa compagnie, Infinite flow, circulent sur les réseaux sociaux et laissent pantois : leurs duos entre un·e valide et un·e handicapé·e sont d’une beauté saisissante.

Après ses classes à l’académie du Kirov à Washington, Marisa Hamamoto poursuit un cursus universitaire au Japon. En 2006, on lui diagnostique une attaque spinale, qui lui paralyse partiellement les bras et les mains. Dépitée, elle pense arrêter la danse… Jusqu’à un nouvel an à Tokyo, où elle découvre la salsa. « C’était comme redécouvrir la danse. » dit-elle. Le contact, le cadre, le plaisir : elle tient sa rééducation. De retour en Californie en 2014, elle découvre la danse en fauteuil, qui l’impressionne par sa beauté et ses possibles. Elle commence à danser avec Adelfo, un bodybuilder n’ayant dansé, et miracle : au bout de deux heures, c’était comme si son fauteuil n’existait plus. Elle se dit que danser avec quelqu’un permet de dépasser les différences de genre, de taille, d’âge, de couleur… et d’état de corps. Par besoin de partager cet état de grâce, elle crée Infinite Flow en 2015. Portée sur la danse de salon à ses débuts, la compagnie s’ouvre à d’autres disciplines – et d’autres chorégraphes, parfois issus de la compagnie elle-même : contemporain, hip hop, jazz… « Mon idée est que nous avons tous des corps uniques et, que l’on soit en fauteuil, sur deux pieds ou un seul, (…) chacun doit traduire le mouvement dans son corps unique. En danse de salon, je fais danser un danseur en fauteuil avec un danseur debout. Mon processus chorégraphique consiste à prendre un mouvement typique de danse de salon, et d’expérimenter sa recréation en fauteuil. (…) Nous croisons les genres, parce que nous sommes à Los Angeles, nous devons faire du commercial, même si l’on pense au public au sein de chaque création. »[1] Son travail s’attache à la connexion entre les danseurs, pensés comme égaux, avec la même exigence et le même but de faire du beau. Pour que l’on ne voie plus de danse inclusive, mais juste de la danse.

> infiniteflowdance.org

[1] Interview pour Dance Icons, avril 2019.

Extension du domaine du langage

Avec Dévaste-moi, Johanny Bert donne a la comédienne sourde Emmanuelle Laborit bien plus qu’une exploration de son univers : il élargit l’horizon de son expressivité.

Le combat des sourds et malentendants n’est pas que politique autour de la langue des signes et des dispositifs publics : il est aussi dans les représentations et esthétique. Emmanuelle Laborit est engagée sur tous ces fronts depuis plus de 30 ans. Sa rencontre avec Johanny Bert, metteur-en-scène et marionnettiste, fait des étincelles : « Elle signe du bout des cheveux jusqu’au bout des doigts de pieds ! C’est ce corps engagé tout entier sur scène qui m’a donné envie de construire un spectacle dont elle serait l’actrice principale. » explique Bert.

Avec le danseur et chorégraphe Yan Raballand, ils tissent avec et autour de ses signes un spectacle qui met en jeu son corps, dans un concert théâtral où se succèdent les icônes de la chanson française – savoureux challenge ! « Nous cherchons au plateau un langage qui part du corps », reprend-il, « en jouant avec la grammaire visuelle de la langue des signes, qui pourrait être à la fois de la danse bien sûr, mais aussi du graphisme dans l’espace (des lignes, des points), des images qui créent des mots, des sensations. Nous travaillons pour que ce langage visuel touche à la fois le public entendant et non entendant. J’y tiens beaucoup. Dans Dévaste-moi, les signes au plateau sont donc multiples. Nous jouons aussi avec la vidéo et des textes projetés qui permettent de jouer avec les mots et les signes, le sens et la sensation. Dans son ensemble tout l’univers de Dévaste-moi fonctionne avec des indices, des connexions poétiques entre le mot, le geste, le costume, la lumière et la musique. Chacun participe à créer une image entre le théâtre et la langue des signes. »

Le corps de Laborit était déjà vecteur de sa langue, le voici mis à contribution de son langage. Et le handicap n’est définitivement pas une limite, mais un support créatif.

> L’International Visual Theater, à Paris

> Johanny Bert, metteur en scène.

> Yan Raballand, chorégraphe.

Pied de page :
Emmanuelle Laborit dans Dévaste-moi © Jean-Louis Fernandez.jpg